
Et si notre corps nous rendait plus intelligent
Se réapproprier le vécu corporel : un engagement pour soi et la collectivité
Concrètement, qu'est-ce que cela signifie ?
Tensions chroniques, surmenage, rapports de force... Nos corps crient pour se faire entendre, mais nous ne les écoutons pas. Dans les organisations, la pression des résultats nous déconnecte de nos sensations physiques. Résultat : épuisement, décisions prises "à l'instinct" sans vraiment écouter ce que notre corps nous dit, relations détériorées.
Et si se reconnecter à notre corps n'était pas juste une question de bien-être personnel, mais un acte politique ? Un engagement collectif pour transformer nos manières de travailler ?
Pourquoi avons-nous perdu la connexion avec notre corps ?
Dans notre quotidien, dans nos fonctionnements, dans les organisations, nos corps sont tendus par les relations néfastes, usés par les rapports de force, soumis à la pression des résultats, conduisant toujours davantage au surmenage physique et psychique. Nos corps n'ont plus d'autres choix que de crier pour se faire entendre.
Prôner un retour vers une écologie personnelle seule rajoute un poids sur nos épaules tant elle ne saurait suffire si l'économie, les politiques et les organisations elles-mêmes ne décident pas de faire de la prévention des risques psycho-sociaux et de la souffrance au travail une priorité au même titre que de la réduction des inégalités et des discriminations. Mais persuadée que se retourner vers notre intériorité corporelle nous rend plus intelligent.es, alors c'est un point de départ à ne pas négliger.
S'intéresser à la place du corps lorsqu'un choix doit s'opérer, lorsque nous nous mettons en mouvement et que nous agissons, que nous interagissons avec nos amis, nos collègues, nos voisins, que nous souhaitons comprendre et traverser nos émotions, c'est en effet aussi s'interroger sur notre place d'humain dans un environnement, dans une collectivité, face à une situation donnée.
C'est une interrogation qui est utile alors qu'aujourd'hui nous manquons tellement de sens dans une époque de transformation de nos outils technologiques, des codes sociaux qui s'imposent à la construction de nos identités et de nos conditions de vie questionnées face à leurs impacts sur notre planète.
Comment donc se réapproprier notre corps aujourd'hui, tellement objectivé et donc mis à distance pour fonctionner et performer ?
Le corps : de l'objet de performance au sujet de sens
En faire le sujet et non l'objet (comme trop souvent outil au service de notre fonctionnement), implique d'entrer véritablement en relation avec lui, l'écouter, le comprendre, dialoguer.
Il s'agit de quitter nos jugements sur lui, nos exigences à son encontre et nos à priori. Être d'accord de prendre le contre-pied de nos habitudes pour le considérer avec un nouveau regard, entrer dans un processus de découvertes et de conquêtes pour tirer les enseignements du corps dans nos modes de fonctionnement :
Deux pratiques essentielles :
1. Cesser d'utiliser le corps comme un objet en tournant l'attention portée sur le dehors vers l'intérieur : accueillir à la fois les résistances, les tiraillements du corps mais aussi percevoir le souffle de vie qui le parcourt et l'anime.
2. Cesser de tout faire vite et écouter : rejoindre le corps dans son souffle intérieur non pas seulement pour se ressourcer mais aussi pour entrer dans un dialogue direct et permanent avec lui et trouver nos réponses.
Concrètement, qu'est-ce que cela signifie ?
Exemple pratique : avant une réunion difficile, au lieu de vous forcer à "être fort·e", prenez 2 minutes pour scanner votre corps. Où sont les tensions ? Nuque serrée ? Respiration bloquée ? Mâchoire crispée ?
Ces signaux physiques vous donnent des informations précieuses :
- La tension dans la nuque peut signaler une charge mentale trop lourde
- La respiration courte indique un stress non géré
- La mâchoire serrée révèle une colère ou une frustration contenue
En accueillant ces sensations plutôt qu'en les ignorant, vous prenez de meilleures décisions, plus alignées avec vos besoins réels.
Ce que l'écoute corporelle nous révèle
Cela nous permet de ressentir que tout est interdépendance, que tout bouge, que tout est autre, que tout fait sens.
C'est le terreau pour percevoir :
- La qualité de nos sens et des informations que nous détenons
- La force de nos intentions
- L'étendue de notre présence et de nos valeurs
Comment le vécu corporel transforme les organisations
En s'inspirant de leur vécu corporel, les membres d'une organisation pourront réfléchir à des principes écologiques, porteurs et libérateurs dans leur manière de :
- Communiquer en transparence
- Manager de manière horizontale et agile
- Produire de manière responsable
Ils pourront s'interroger sur :
- Leurs valeurs
- Ce qui engendre une réelle qualité de vie au travail
- L'intérêt de prendre le temps d'accorder de la reconnaissance avant de repartir dans de nouveaux projets
Enfin, ils retrouveront le sens du collectif notamment en mettant en place de véritables processus d'intelligence collective et en créant des espaces de régulation et des dynamiques d'équipe basées sur la confiance, l'autonomie et la responsabilité.
Ils ne feront pas tout cela parce qu'ils souhaiteront une meilleure performance ; ils le feront parce que, partant de leur vécu corporel, ils sauront qu'il n'y a pas d'autre choix que de placer la dignité des êtres humains au centre de leur action.
Vous voulez aller plus loin ?
Si cet article vous a donné envie d’écouter autrement votre corps, de ralentir juste assez pour percevoir ce qu’il a à vous dire, alors vous avez déjà amorcé un déplacement essentiel. Ce n’est pas une technique de plus à maîtriser, ni une méthode ajoutée à votre liste de tâches ; c’est une invitation à renouer avec votre intelligence incarnée, celle qui relie sensations, émotions et pensées, et qui peut influencer profondément vos manières de décider, de coopérer et d’agir au travail.
Revenir au corps n’est pas un repli sur soi. C’est, au contraire, une façon de traverser les situations professionnelles avec plus de justesse, de lucidité et d’humanité.
Dans les organisations publiques, où les exigences de responsabilité, de disponibilité et de continuité du service sont élevées, reconnaître cette dimension corporelle ouvre des pistes très pragmatiques : prévention du stress, amélioration de la qualité de présence au travail, soutien à la régulation émotionnelle, clarification des prises de décision sous pression. Intégrer ces enjeux dans des temps de formation, de sensibilisation ou d’accompagnement permet de les traduire en pratiques accessibles, adaptées aux réalités du terrain.
Créer ces espaces sécurisés et bienveillants, pour les équipes comme pour les cadres, c’est offrir des conditions favorables à une action plus consciente, plus ajustée et plus durable. Une invitation simple, mais structurante, pour renforcer à la fois l'équilibre des personnes et la qualité du service public.
